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Une belle de vingt années
Sur le dos allongée,
Dormait depuis cent ans
A attendre le charmant.
Quand ce dernier arriva,
Le corps de la dame était si las
Que pour lui ouvrir les yeux
Il offrit ses bras aux cieux,
Pour pousser haut, fort et sans détour
Toutes les chansons d’amour
Des contes de fées.
Et, en effet
La belle s’éveilla.
Elle le détailla :
« – Je ne veux point d’un blond
A la barbe de Mormon,
Dit-elle,
Sûre d’elle,
Je veux un brun
Aux parfums des embruns.
– Voilà bien des caprices, Madame,
Répondit Sésame – c’était son nom, Sésame -,
Je vous offre mes bras en grand
Et la force de leurs trente ans.
– Votre âge ne m’émeut guère Monsieur,
Mes vingt ans réclament mieux !
– Madame, voici votre miroir,
Regardez vite car il est tard,
Dedans vous y verrez,
Hormis votre vanité,
La trace du temps
Sur vos cent-vingt ans. »
La vieille poussa un cri d’effroi
Qui fit trembler l’endroit.
« – Ma foi, vous n’êtes point tant laid,
S’empressa l’Antiquité,
Monsieur, prenez-moi vite
Car ici mon cœur palpite !
– Encore une méprise,
Madame la Grise,
Je ne viens pas pour la caresse
Mais pour lever votre paresse
Et vous conduire séant
A l’Hospice de l’Astre Couchant,
Tous frais par vos soins à payer
Même la chaise percée.
La voiture est en bas,
Allez, accrochez-vous à moi. »
Il y a peut-être à cela une moralité :
Attendre d’aimer est un luxe
Que les mortels n’ont pas.
Alors si d’aventure chez vous
L’exigence fait la loi,
Apprenez que le temps,
Lui, ne connaît que sa foi.
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© JPT
Illustration : Georgio de Gaspari
