Mois : décembre 2021

Le dragon de Mong Caï

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Assis sur un tronc d’arbre taillé pour accueillir le client, Jonas regarde cet homme usé par la survie, cuisiner derrière son brasier, accroupi dans la boue printanière de l’immense marché. Dans un bol orné d’un dragon délavé, l’homme lui a servi une soupe de riz et de viande, sans doute du chien.

Depuis peu, Jonas réside au nord du Vietnam, à Mong Caï, une cité qui commerce ardemment avec la Chine ; toutes sortes de denrées et de matériel s’échangent ici par bateaux, via la rivière-frontière Ka Long. L’agitation qui règne ici est sans égale.

Derrière l’homme cuisinant, se dresse une tente d’où filtrent les gémissements rauques d’un enfant. L’homme fixe de temps à autre Jonas, cherchant un point d’ancrage sur son visage, sans doute pour s’excuser du désagrément que les plaintes imposent à l’étranger.

Bientôt, une femme plutôt jeune, vêtue d’un blouson de cuir, sort de la tente. Elle porte une trousse de médecin. Elle s’agenouille près de celui qui cuisine et lui confie des mots que Jonas n’entend pas. L’homme gèle ses gestes ; une détresse fait le siège de son visage. Il s’assied dans la boue, ramène ses genoux sur son visage et sanglote discrètement. Le médecin caresse un instant les cheveux gris puis s’en va.

Troublé, Jonas demande au vieil homme, en français : « – Monsieur, ça va… ? – Fille à moi morte. » Au même moment, deux hommes extraient de la tente un corps, enveloppé dans une couverture. Le père tente de se dresser. Jonas l’aide de son mieux. Sans succès. Alors ils restent ainsi, épaule contre épaule, assis tous les deux dans la boue.

Le temps, qui n’est pas ici celui qui nous manque, passe. Un certain temps.

Enfin le père recouvre la force de se lever. Jonas l’accompagne de son bras. Ne sachant comment aider mieux, Jonas veut payer dix fois le prix dérisoire de son repas. L’homme prend alors le bol qu’il a servi à Jonas, il en rafraîchit le dragon avec l’eau d’une bassine, puis il le lui tend. « Pas payer, dit-il, prendre ça. » Jonas prend le bol en s’inclinant respectueusement. Le père en fait autant.

Plus tard dans la nuit, Jonas écrira dans son carnet d’errance :

« Mong Caï, avril, 00h50. 18° C, le désespoir d’un parent défait de son enfant est un sentiment inhumain, imposé par la férocité des dieux. »

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© JPT

illustration : Teerapong Luthapanun – Photography