Mois : mars 2022

Olga-Guillaumette §2

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C’est la nuit qu’il apprenait la disparition de sa mère, par la voix du service hospitalier ; un écho dans l’obscurité de sa chambre. Les lueurs de son portable avaient murmuré comme une confidence que sa mère l’avait quitté, lui, son fils, et tout ce qui touchait à la vie autour d’elle. Il avait mis fin sans un mot à la communication. Soudain le noir qui l’enveloppait de nouveau le compressa comme un nourrisson au creux des draps. Il attendit ainsi que l’encrier de la nuit se vide jusqu’aux pâleurs matinales et là, dans ce coma éveillé, il se mit en route. C’était le 14 avril 2020 ; le confinement venait d’anéantir le monde connu. Il était 8h.

L’autoroute qui rampait vers l’est du pays semblait être, elle aussi, en léthargie, gagnée par la folie virale. Pourtant, un soleil inouï dorait l’ensemble, l’accompagnait lui, au creux de sa vie. L’astre semblait dire que la lumière est la plus forte. Plus forte que tout, plus forte que la maladie de la mort. Il parcouru les 450 kilomètres dans un état second. Rien ne s’associait au bitume qu’il ne quittait pas du regard. Le décor n’existait pas, seul l’azur le surveillait et le maintenait en éveil. Ses yeux, derrière les verres solaires étaient noyés dans le sel qui brûlait pupille, cornée, rétine, iris, donnant à l’ensemble un air de fin de fête. La fête, effectivement pour l’heure était finie.

Dernier péage. Il ralentit pour se présenter aux barrières. Deux autres véhicules partageaient ce vaste lieu. Il n’en avait pas croisés le double durant le voyage. Il régla son passage. Ce fut à ce moment, alors que la barrière relevée l’autorisait à poursuivre sa route, qu’il vit la voiture de gendarmerie. Deux uniformes se dressaient devant elle, l’un des deux, le plus avancé, lui fit signe de se ranger. Il s’exécuta. Il descendit la vitre. A son côté, le gendarme, lunettes solaires sur le nez, le salua d’un geste militaire, en se penchant vers lui. Il semblait plutôt jeune.

« Bonjour Monsieur, d’où venez-vous, demanda-t-il ?

– Bonjour, Calais.

– Et votre destination ?

– Metz.

– La raison ?

– Familiale.

– Vous avez les autorisations de déplacement ? Et les papiers du véhicule…

– Oui. »

C’est là qu’il comprit qu’il ne pouvait pas produire de justificatifs de déplacement car il n’en avez pas remplis. Il n’était même pas sûr d’avoir emporté son permis de conduire. Ni même une brosse à dent. Il prit quelques secondes, le visage vers le pare-brise, les épaules surchargées. Puis doucement, il retira ses lunettes de soleil qu’il déposa sur le tableau de bord derrière le volant. Il tourna la tête vers le gendarme pour tenter de lui expliquer la raison de cette absence de documents, essayant d’atteindre le regard inaccessible derrière les verres miroirs où vivait son double reflet. Il y eut quelques secondes hors du temps, des secondes figées au présent comme des bourgeons dans la glace. Un instant sans un mot, sans même l’amorce d’un mouvement. Le gendarme retira ses lunettes, les logea dans une poche de poitrine de son uniforme. Il découvrit les yeux. Ils étaient identiques aux siens : délavés, rougis, usés, vides d’un trop plein de chagrin sous des paupières gonflées. L’homme n’était pas si jeune. Ils se regardèrent tous les deux encore quelques secondes. Il y avait de l’accolade dans ce regard échangé. Le gendarme finit pas relancer le temps pour lui dire : « Allez-y, soyez prudent. » Et il s’éloigna du véhicule rechaussant ses lunettes, pour rejoindre le second militaire.

Il y a des instants dans la vie qui sont animés par d’autres que nous. Ce jour-là, il y vit la main et l’amour de sa mère née un 21 mars alors que le printemps se mettait à chanter.

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© JPT

Illustration : archive familiale.