Charlie

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Je suis un cas intéressant. Toujours d’après Colin. Contrairement à un autre de mes potes, Frank qui ne conduit pas, je ne voyage qu’en auto, autant que possible dans la mienne, un vieux break Audi que j’ai nommé Georges. Charles et Georges vous voyez le tableau. Georges est un prolongement de moi, il est ma pièce secrète, mon home ambulant. J’y écoute de la musique, j’y lis, j’y regarde les arbres défiler et les oiseaux s’envoler. J’y dors parfois, j’y suis chez moi. Je hais les moyens collectifs de transport. Tous. En conséquence, entreprendre des voyages lointains est un problème, ça tombe bien, je n’aime pas non plus les voyages lointains. Mon père m’apprend quand je suis gamin, que la planète est ronde depuis Ératosthène et quelques autres pour ne pas faire de jaloux, je suppose donc que le départ est toujours l’arrivée. A quoi bon en faire le tour, pour y ramener quoi ? Un peu plus de chaos et de cauchemars pour nos nuits ? Non merci. La France me va bien au teint, on y parle ma langue, on y échange la monnaie que je connais et les autoroutes sont confortables. Chères mais confortables. J’ai bien conscience que c’est une position pour le moins radicale, que regrette Janis d’ailleurs. Janis, c’est la femme qui m’accompagne (souvent me les brise) mais qui attendrit ma vie avec nos deux ados Pierre et Marie, comme les Curie, sauf que ces deux-là, s’ils doivent fréquenter un laboratoire, c’est dans un bocal de formol. Ils sont cons comme des balais de leur âge mais je les aime plus que moi-même, notez que ça c’est facile. Bref, ma petite famille m’en veut de refuser bateau, avion, train, et surtout – malheureux ! – l’autobus que je vis comme un maléfice. J’envisage de retirer cette invention de la circulation dès mon élection à la présidence du monde. Janis, dans son prêchiprêcha d’écolo des heures d’avant Noé, tente bien à plusieurs reprises de me convaincre d’utiliser ces transports insalubres et malodorants pour le trajet-travail. La pauvre a encaissé tant de tsunamis de non-merci-bien, qu’elle a fini par renoncer, lasse de boire la tasse. Il arrive parfois au gros têtu que je suis d’utiliser ma moto. Calmez-vous, à dose homéopathique vu que le port du casque m’est insupportable. Oui, ça aussi. A quoi bon une pareille machine, symbole de liberté, si on ne profite pas des parfums de la route. Bref, l’engin n’en finit pas de pourrir au garage. J’envisage de l’échanger contre un vieux cabriolet qu’une connaissance de Janis me propose. Mais elle n’est pas pour. Le cabriolet ça fait bobo, elle dit. Elle sait comme moi que c’est un cliché, elle sait surtout qu’un motard, dans l’esprit, reste un motard. Quand je vous dis qu’elle me les brise. Moi j’avoue qu’une voiture ouverte a du charme, motard ou pas. Et il y a le vélo. Le fameux vélo, offert par Janis pour mon quarante-cinquième anniversaire de naissance dans le chaos de ce monde, avec cette tendresse sur la carte qui l’accompagne : Il paraît qu’à la crise de milieu de vie, les mecs veulent tous une voiture de sport, je me suis dit, vu mon budget, qu’un VTT ferait l’affaire et te donnerait l’envie de pédaler autrement que dans la semoule. Mais je t’aime. Janis. L’amour, ça sait faire des phrases. A l’automne, pour faire plaisir à cette mère-compagne-courage, j’ai accepté de suivre, un dimanche, quelques copains sportifs (de fin de semaine), convaincus de la santé par les rodéos forestiers en vélo tout terrain. Résultat de la course, dans une descente scabreuse, je me brise une cheville et une clavicule contre un arbre, alors que je concentre mon effort à suivre en bon dernier le groupe de féroces, aussi débiles à mon jugement qu’assassins. Six mois, rééducation comprise. Donc le vélo, si vous voulez, Janis ne l’évoque même plus en pensée. Pour le cabriolet, finalement elle n’est plus contre. Les femmes. Enfin, ma femme. Je ne veux pas vous mettre à dos mesdames.
Voilà, vous l’avez compris, je suis ronchon.

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© JPT

Extrait du roman Avec vent et marée (2024)

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