Mois : août 2026

Intelligence naturelle 2/2

L’aube le réveilla. Les chiens étaient là. Le setter léchait la rosée d’une écorce, le berger urinait sur des champignons, les autres avaient repris leur manège autour du tronc. Lorsque Hans bougea, le berger s’avança et se fixa au pied de l’arbre, langue pendante et grognements hostiles. Hans devait agir. Il ne pouvait rester indéfiniment perché sur cet arbre. Il prit la fronde, plaça une bille de fer dans le logement de cuir, banda l’arme au maximum et visa le chien noir. Il y eut un craquement, la bille se logea dans le crâne de l’animal qui s’écroula immédiatement. Les autres chiens approchèrent la dépouille, la sentirent quelques instants, puis ils se mirent à aboyer avec force vers l’homme sur les hauteurs. C’était terrifiant. Il s’apprêtait à armer de nouveau sa fronde quand les trois chiens entreprirent de déchirer de leurs crocs la chair du cadavre. Le setter ne bougeait pas. Il regardait la scène de son lit de feuilles, la gueule sur ses pattes antérieures croisées. Intrigué, Hans baissa la fronde pour suivre la scène. Une bonne heure plus tard, le berger n’était plus qu’une carcasse sanglante, les chiens se couchèrent pour digérer. Le setter était toujours sur les feuilles. Il n’avait pas participé à la curée. La journée passa. Le soir prit sa place pour la deuxième fois.

Au matin qui suivit, le setter reposait à sa place, le plus petit des trois autres chiens, un ratier, léchait la carcasse du berger, les deux autres tournaient autour de l’arbre. Après trois essais, l’homme abattit le ratier dont le corps trembla horriblement avant de mourir. Le setter bondit, examina la dépouille, puis il leva la tête vers l’homme, ses yeux avaient une expression presque docile. Les deux autres entreprirent de dévorer le ratier. Soudain le setter se mit à aboyer si fort contre eux qu’il les fit fuir dans la profondeur de la forêt. Un vent se leva, secouant les arbres, prélevant d’eux quantité de feuilles. Le setter était toujours là. Il s’assit au pied de l’arbre, langue pendante, sous les feuilles qui tombaient ; les teintes oxydées se mélangeaient à son pelage. Ses yeux ne quittaient plus Hans. Ce dernier, déstabilisé par son attitude, s’interrogeait : l’animal avait-il souvenir de dressage et par le fait se soumettait-il à son autorité ? Hans se devait d’être prudent. En même temps il ne pouvait plus s’éterniser sur l’arbre alors qu’il n’était plus vraiment en danger. Tuer le setter ne convenait pas. Il s’accorda encore un temps de surveillance. Le chien ne bougeait pas, le fixait toujours. Hans décida enfin de quitter le chêne. Lentement il remit l’échelle en place, replaçant les clous du mieux possible dans leurs orifices à l’aide du manche de son couteau comme marteau. Il avait pris le temps de prélever une branche à l’arbre et de confectionner un pieu meurtrier d’environ un mètre pour se défendre au sol si nécessaire. Mais une fois à terre le chien ne manifesta aucune hostilité. Hans lui présenta une barre vitaminée : le setter la mangea dans sa main. Toujours sur ses gardes, flanqué de sa courte lance, il se mit en marche sans brusquerie. L’envie de poursuivre sa randonnée l’avait quitté, retrouver le chalet au plus tôt était devenu sa priorité ; le retour prendrait la journée. Le chien suivit. Quand l’homme s’arrêtait, l’animal aussi, à distance. A mi-parcours, le chien était toujours là. Hans fit une pause. Il s’assit et brisa un biscuit en deux, le présenta au setter qui s’approcha lentement et finit pas manger de nouveau dans sa main. Il se laissa caresser. Dès lors, le chien chemina aux côtés de Hans jusqu’à destination.

Les semaines passèrent, l’hiver arriva. Beaucoup de neige était tombée. Hans et son chien sortaient chaque jour en promenade. Ils ne se quittaient plus. Pour le ravitaillement au village, le chien avait sa place à bord du vieux 4×4. Aux premiers jours de printemps, Hans entreprit de restaurer l’extérieur du chalet suite aux désordres de l’hiver. Le setter s’approcha de lui, et à son habitude, posa le museau sur sa cuisse. Hans, abandonnant son marteau, gratta le crâne du chien qui aimait cela. C’est en cet instant de partage que les dents de la bête se refermèrent sur son artère fémorale. Le sang jaillit instantanément de sa cuisse. Hans tomba à genoux. Le chien lui prit la gorge, la broya. Hans s’étala, l’hémoglobine noya sa bouche, ses poumons. La douleur fut sans égale, puis un voile libérateur se posa. La raison du décès de Hans Pullman appartenait désormais à la nature et aux lois qui étaient les siennes, plus précisément à cette intelligence naturelle que nous avons tort, nous humains, dans notre vanité, de provoquer.

Fin.

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© JPT

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