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Sidonie est une gamine solitaire, choyée de ses parents. Douce, joyeuse, elle aime à rire et à chanter. En cette fin d’année 1855, dans la densité des forêts de l’Alsace bossue, l’hiver donne de tous ses sabords et une neige épaisse recouvre le pays. Fille unique, Sidonie est une aide précieuse pour ses parents peu fortunés. Ainsi elle partage nombre de tâches quotidiennes pour la bonne marche de leur modeste demeure construite à l’orée des bois.
Aujourd’hui c’est le 24 décembre. Malgré leurs maigres ressources, la petite famille met un point d’honneur à dresser table de noces pour la veillée de Noël. En cette fin d’après-midi, le jour tire doucement révérence quand la mère de Sidonie constate le manque de bûches à proximité de l’âtre. Jamais nous n’aurons assez de bois pour la nuit, dit-elle, Sidonie peux-tu t’en aller chercher une brassée ? Bien mère, s’empresse de répondre l’enfant car à cette époque bénie les enfants obéissaient de bon gré. Ton père a pris la lanterne pour ses courses au hameau, précise la mère, n’oublie pas les bougies pour te diriger, la nuit est sans lune et je ne veux pas que tu te perdes. Bien Mère, répondit encore Sidonie, car à cette époque…
Sidonie connaît bien la forêt, c’est son terrain de jeux. C’est donc sans éclairer son chemin qu’elle se dirige vers l’endroit où le bois mort l’attend en belle quantité. Dans sa progression, la nuit l’enveloppe comme un manteau de suie, Sidonie peut en sentir le poids sur le frêle de son dos. Elle aime la nuit, et la neige alentour donne à ces instants une large part à ses rêves d’enfant. Arrivée rapidement à destination, elle entreprend de collecter le bois nécessaire.
C’est à ce moment qu’ils apparaissent. Sidonie ne les a pas entendus s’approcher, l’épais tapis blanc pour cause. Cinq. Ils sont cinq. Des loups. Une meute, petite mais effrayante. De grande taille, les animaux s’avancent avec précaution. Stupéfaite d’abord, effrayée à la seconde suivante, l’enfant lâche le peu de bois de ses bras sur ses pieds. Ses yeux s’affolent. Elle tente un cri. En vain. Sa voix est en prison dans la gorge. Acta fabula est. Elle allait faire le repas des féroces quadrupèdes. Ces derniers se sont arrêtés. Ils la scrutent à présent de leurs yeux épais, rougis par la faim. Le plus grand, sans doute le meneur, au poil roux comme une chevelure d’Irlande, s’avance seul vers la fillette. C’est alors que Sidonie a l’idée. Sans geste vif, elle gagne un petit sapin à proximité. Elle tire les bougies de sa poche. Cinq. Elle les allume et les plante autour de la base du sapin. Puis, avec la même lenteur, elle s’installe dans le cercle lumineux ainsi actif, s’assied au pied du petit épineux qu’elle prend dans ses bras pour se donner courage. Les loups, interdits par les flammes qu’ils craignent comme l’aube des temps l’a décidé, restent à distance. Le grand roux se dit de son intelligence de gourmet, amateur de tendre chair humaine, que le feu finira bien par s’en aller comme il est venu. Pas bête, c’est pour cela qu’il est chef.
Le temps passe. Un tiers des bougies se consume, puis la moitié, puis les trois-quarts, puis… Il ne reste en fait pas plus d’une minute ou deux. Sidonie sent arriver la faim des loups. Au désespoir, elle parvient à hurler : Maman, au secours ! Bien dit. A ce stade de la narration, on constate que dans les cas d’urgence, on a tendance à réclamer mère plutôt que père… Bref. A ce cri, les loups se lèchent babines et canines. Le repas tantôt sera servi. Mais une détonation change la donne. Le loup le plus en retrait s’affaisse sur la neige, terrassé d’une balle en pleine fourrure. Le grand roux se retourne, les trois autres pareillement. Derechef une détonation ; un autre carnassier s’écroule, maculant la neige d’une rutilante coulée. Déconfis, les trois survivants décampent, la faim faisant place à la peur au creux de leur ventre vide. Pauvres bêtes.
Le père de Sidonie se précipite vers sa fille. Les bougies sont éteintes. Il met son fusil à l’épaule, prend sa précieuse par la main, du bois sous son bras libre et rejoint sans tarder la demeure familiale. La cavalerie restera toujours la cavalerie.
Depuis, la légende urbaine aidant, pour la veillée de Noël, on agrémente de bougies colorées un petit sapin fraîchement coupé pour tenir compagnie aux enfants et célébrer leur courage de grandir dans cette vie pétrie de bêtes féroces.
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© JPT
Illustration empruntée à la toile :
« La petite fille et la bougie » de Fabien Pinet
