Notre jardin est petit mais tout en oiseaux habité. Certains mâles le verre à la main oublient leur compagne au ver dans le bec, tous battent l’air au-dessus de nous, exposés que nous sommes à leurs rejets laiteux. Ils nous prennent de haut dans un ballet de géomètre, donnent concert de printemps, nous régalent de leur plumage. Celle-ci pénètre la pierre du vieux mur, fait taire les cris de fringale, alors que d’autres agitent tant les feuilles des arbres que ces derniers semblent humains à gesticuler de la sorte. Plus bas, les rouges de la gorge, gang bien connu des autorités, se baignent en maîtres dans la pluie du bassin d’argile. Mais voilà le noir qui s’approche et fait encore le beau, Ray-Ban et short de bain, il va prendre toute la place à brasser comme en Olympe, et n’a nul besoin des plus petits que lui. Et celle-là, le bec jauni par le clope, aux plumes en bataille, qui bécote la boîte aux allumettes, il faudrait qu’elle arrête. Un moineau s’installe à notre table, frappant de la patte pour être servi, pendant que son frère s’approche du chat Ramina, lui parle à l’oreille et trahit les siens ; les deux sont compères. Et les quatre sur l’herbe qui croupissent depuis hier, leur poker interminable les plume tour à tour, à trop chercher de l’or, dit l’un, on récolte du plomb. Cette réunion sur le vieux prunier n’est pas encore terminée ? Quel désordre, qui mène les débats ? Pas la pie, malgré sa taille elle ne fait pas le poids. Encore ce moineau sur la table, sa témérité le rend bien gras, aura-t-il toujours force à s’envoler devant la griffe du chat ?
Un drôle de jardin en vérité que notre jardin aux emplumés, mais chacun de ceux-là est une partie de nous-même.
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© JPT
Extrait de « Dix heures dix » (2014)
Renseignements : Menu/Dix heures dix
