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Pauvre clown

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Auguste est né à l’horizon, il y a longtemps.

Tandis que dans sa course pour apprendre le monde il faisait connaissance avec la mer, sur le sable il vit un cirque à la toile pourpre et blanche, battue par le vent indigène.

Auguste pénétra le voile, sa chaleur, comme un navire son havre.

L’endroit était vide à l’exception d’une trapéziste. A plusieurs mètres au-dessus du sol elle semblait voler entre les barres, les bras écartés comme les ailes d’un oiseau marin..

Curieux, Auguste s’attarda un long moment à l’admirer dans ses prouesses aériennes.

Quand enfin elle posa au sol ses jambes parfaites devant lui, elle noya son regard bleuté, plutôt effronté, dans le sien. D’un jet, Auguste fut submergé par un sentiment nouveau, inattendu.

Dès lors, chaque matin, il gagnait le cirque pour aimer de ses yeux la trapéziste qui, à son tour, aimait les yeux d’Auguste sur elle.

Les jours s’empilaient, la trapéziste volait, Auguste l’admirait dans son vol. Un jour, n’y tenant plus, il osa crier vers celle à qui seules les plumes manquaient : « Je vous aime. »

La trapéziste suspendit son vol. De son perchoir elle fixa un moment Auguste avant de le rejoindre. Face à lui, elle sortit de sa poche un nez rouge comme un cœur, tout en rondeur, qu’elle fixa sur le nez de son admirateur. « J’enferme votre amour dans ce nez, dit-elle, je ne sais qu’en faire car je vis là-haut et vous vivez en-bas. Où que vous alliez demain, je volerai sur votre visage. »

Le jour suivant le cirque avait disparu, Auguste reprit la route, son amour prisonnier du nez étranger, irradiant son corps tout entier.

Deux années passèrent avant qu’il ne croisât de nouveau la tente bicolore. Sans hésiter, comme par le passé, il entra.

La trapéziste était là, elle volait à son habitude au sommet de la toile. Auguste la contempla comme aux premiers jours, droit dans ses petits souliers, respirant à plein nez ces minutes qui semblaient se figer dans leur irréalité. Mais le temps ne prend jamais la pause, trop occupé à porter les destinées. A force de voler sans ailes, on finit par tomber. Une maladresse, une seconde d’inattention parfois suffit. Sous les yeux d’Auguste, la trapéziste et l’oiseau en elle s’étalèrent sur le sol.

Auguste mit genou à terre pour la prendre dans ses bras ; c’était la première fois.

Elle ouvrit les yeux un instant ; son visage était creusé de sillons de craie. « Tu es revenu, dit-elle, mon pauvre clown, tu as changé. » A ces mots, ses yeux se délavèrent pour fixer le faîte du cirque où elle avait tant aimé singer l’oiseau.

Plus jamais elle ne volerait.

Plus jamais Auguste ne l’admirerait pour cela.

Aux mêmes instants le nez rouge d’Auguste tomba sur le sable et l’amour qui le torturait tout ce temps s’évapora comme un rêve qui vous quitte.

La magie à son tour s’était envolée.

Depuis, Auguste a repris sa route.

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© JPT

Illustration empruntée à la toile :

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