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Les élucubrations d’un homme soudain frappé par la grâce

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Finalement oui, je vais le dire comme ça : j’ai eu le privilège d’assister à l’une des dernières représentations de la création d’Edouard Baer, au Théâtre Antoine (Paris) : Les élucubrations d’un homme soudain frappé par la grâce.

Edouard Baer m’a souvent étonné par son élan lunaire à disserter sur les effets de nos vies, à les maintenir à distance, en nous livrant une poésie enracinée dans le second degré, nous laissant toute latitude pour y trouver le sens marqué d’humanité de son talent. Assisté par Isabelle Nanty à la mise en scène (qui fut sa professeure au cours Florent), Edouard Baer nous offre une pièce théâtrale séduisante en diable. Son succès est légitime. Voilà une promenade parmi les références qui ont motivées son parcours d’auteur, de réalisateur (Adieu Paris…), de comédien, d’écrivain, et enfin d’homme dans le chahut de notre civilisation. Les citations sont légion : nous égrainons les minutes du spectacle en compagnie de Brassens, Brel, Gary, Bukowski, Bernhardt, Rochefort, Brasseur, Sartre, Camus, Guignol, Malraux, j’en oublie. L’ensemble animé par le talent de l’auteur, avec ce qu’il faut de précision et de finesse, sans verser jamais dans le surlignement, la lourdeur ou la pédagogie. La seule interrogation qui m’est venue après avoir dressé cette liste non exhaustive des créateurs traités, pourquoi l’absence d’auteures ? C’est une question qu’il faudra lui poser (si ce n’est déjà fait…)

Edouard Baer possède une qualité remarquable ; celle de passer d’un registre comique à un effet dramatique ou son contraire en quelques instants. Ainsi les choses sont dites, puis aussitôt reléguées à la mémoire de manière à former un assemblage drôle, tendre et sérieux à la fois. La distance qu’il donne à son personnage au regard des propos par lesquels il le nourrit, permet de tenir le comédien en retrait, presque en spectateur de sa création ; la dérision qu’il abat sur lui donne alors au moment choisi une saveur particulière. Tout est là dans cette mesure, dans ce dosage parfait. Étonnant. Et quand il évoque (noyé dans le texte et la situation) les grandes qualités des métiers de l’ombre, de ces mains de femmes et d’hommes qui derrière les décors, dans les coulisses, dans les cintres, font que le spectacle devienne une réalité, il rend là un hommage tendre et généreux à l’ensemble du métier.

En tous cas, nous avons passé, en public averti, près de deux heures hors de notre temps, éloignés de cette époque menée par l’injustice et la violence, alors que Baer prend un instant le contre-pied de cette réalité en précisant qu’il est bon parfois d’être grave alors que dans la vraie vie tout n’est que bonheur et fantaisie. Cette négation intelligente entraîne les rires libérateurs, les unes et les uns conscient(e)s que la grisaille du quotidien (même avec une météo favorable) nous attend derrière les portes de cette machine à rêves qu’est le théâtre. Et nous, sur nos fauteuils de velours, lovés dans le ventre de cet endroit délicieux qu’est le théâtre Antoine, où résident tant de fantômes au verbe parfait, nous sommes de ceux qui rêvent encore.

Merci Monsieur Baer pour cette parenthèse enchantée, à vous et à toutes celles et ceux qui ont rendu ce moment possible. Je recommande vivement ce spectacle si d’aventure (car cela en est une) cet auteur vous interpelle, car nous sommes bien au-delà des fanfaronnades télévisées qui ne donnent qu’un modeste aperçu du talent de cet artiste, de ses capacités à porter le spectacle vivant.

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© JPT

Illustration empruntée à la toile