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Colonie immobile

Il y a cet endroit, ce lieu où vit seul et sans partage un mobilier rêvé. Pour le découvrir, pour profiter de son hospitalité, et pour ne pas l’effrayer il nous faut approcher discrètement par le tracé de pierres fines vers son écrin de pierres empilées.
Alors que nous avons avec douceur contourné l’écrin étalé sur son tapis d’herbe rasée, nous apparaît le chemin dessiné en large escalier qui mène au sein de l’édifice.
Dans le ventre de briques et de vitres, nous le découvrons, paisible et assoupi : le mobilier, il nous contemple, nous teste, nous toise par instant et ses arêtes, squelettes étudiés, contrastent avec la douceur de ses robes.
Tout y est dessiné, les marbres en soutien surveillent les cuirs et le skaï, le bois flirte avec la faïence qui s’étale en grâce.
Il y a des bains, de l’eau maîtrisée, pour un jeu de dames non conviées à l’affaire.
Un bureau s’est endormi par manque de tâches ; il nous donne la promesse d’une œuvre humaine interrompue, inutile. Ici l’humain est domestique.

C’est ici que l’effort est recommandé pour parfaire la découverte de ce monde où l’absence de chair est profession de foi. Il nous faut gravir, nous élever, l’esprit de concert.
Alors que nous surprenons le mobilier en conversation, on découvre que sa paix n’est pas celle de notre monde, que les débats nous sont étrangers et qu’aucun passeport ne permettra le franchissement de l’acier tiré à l’horizontal.
L’aventure est en cours, elle nous transporte vers une aire de repos, de profonde léthargie, de paresse étudiée, mais une fois encore, ce lieu ne nous est pas destiné ; il nous pointe l’idéal du rêve, ce rêve dans le rêve, ce tracé inimaginable.
Encore une salle d’eau, le mobilier s’y exprime en tenue de noces, soutenu par la lumière des pins dont les yeux de sève posés sur les belles surfaces les amènent au souvenir du printemps qui sommeille.
Comment résister à l’appel du marbre, à la pâleur de sa soie, à la chaleur de glace qui nous invite à la nudité des corps, mais là encore, point de place pour nos difformités de femme et d’homme, si promptes à noircir l’ambiance.
Ici, quelques éléments sont de garde. Ils maintiennent les portes closes sur le frais de l’hiver, car derrière elles, derrière ces portes, dans le royaume saccagé par les hommes, trop souvent la peste s’est posée.
Derrière la transparence des vitres aux dimensions cinématographiques, c’est la nature dans sa majesté qui veille au grain noble de la colonie immobile, ce sont les arbres, colosses protecteurs qui assurent le guet.
Et c’est la curiosité qui nous force au dehors, là où règne encore le calme, malgré le dynamisme de l’air et le sommeil profond des fleurs qui vivent là.
De notre point de vue élevé, nous accueillons le dessiné du jardin et sa rigueur. Sa méthode se mélange au sobre du mobilier car ici tout n’est qu’unité et précision.
Sur la pointe de nos pieds, comme un zoom arrière, nous saluons ce lieu de géométrie et de poésie qui nous fait une fois encore regarder l’art de l’architecte, intérieur et extérieur de son état, cet état qui nous emmène pour un moment à l’écart du chaos de ce monde.

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© JPT

Illustrations : Jean-Pierre Tondini

Fantaisie sur la villa Cavrois (59 Croix), réalisée entre 1929 et 1932, commandée par Paul Cavrois auprès de l’architecte Robert Mallet-Stevens pour abriter une famille de sept enfants avec le personnel de service. 1840 m2 habitables. Considérée comme une œuvre d’art totale, elle représente le manifeste technique et esthétique de l’architecte.

Occupée par les troupes allemandes de 1940 à 1944, la villa a subi de considérables dommages à la fin de la guerre. Après 12 années de travaux de restauration, la villa a ouvert ses portes au public en décembre 2008.

Source : Centre des monuments nationaux http://www.villa-cavroix.fr