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L’homme au vert

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Comme chaque jour à l’approche de Noël, dès le goûter collectif consommé, Augustin se glissait hors de l’orphelinat par la vieille porte de fer du jardin. Par les rues givrées de décembre, il s’acheminait, porté par ses jambes de douze ans, vers le centre de la ville distant de trois kilomètres. On ne remarquait jamais son absence, les enfants étant trop nombreux pour le nombre de surveillants.

Pour Augustin la ville était l’objet de tous les mystères et de toutes les joies ; vêtue de ses illuminations et de ses gens pressés par leurs préparatifs, elle construisait un monde éphémère où toute légende devenait possible.

Dans cette irréalité, Augustin se tenait, quand le jour déclinait, debout sur le bord de la chaussée, à proximité d’un passage pour piéton contrôlé par un feu de circulation. Le petit homme lumineux tantôt rouge, tantôt vert participait par sa lumière aux décorations urbaines. Immobile, Augustin contemplait la foule s’activer au rythme du passage pour piéton. Il faut dire que de l’autre côté de la rue il y avait un magasin de jouets, dont les trois étages faisaient figure d’île au trésor sous le regard d’Augustin. Il en rêvait souvent et cela le rendait heureux, là-bas, dans son lit du fond de l’orphelinat.

Augustin regardait la foule sur le passage, son flux et son reflux, comme l’eau d’un canal bousculé par des vents contraires. Il observait cette foule pour y repérer les hommes seuls et immobiles dans l’attente du vert pour traverser. Quand il avait repéré l’un d’entre eux, Augustin s’approchait discrètement de lui. Au moment où l’homme s’engageait sur le passage qui retenait les autos comme Moïse retint le flot, Augustin prenait sa main et traversait en sa compagnie. L’homme surpris par l’attitude de l’enfant pensait que ce dernier avait besoin de cet accompagnement pour traverser la rue et c’est volontiers qu’il se prêtait à l’assister, souvent avec un sourire bienveillant.

Pour Augustin c’était tout autre chose ; pour Augustin, c’était tenir la main de son père qui l’emmenait au magasin de jouet.

Augustin savait que cette mise en scène dont il était à la fois l’auteur et l’acteur ne durerait que quelques jours, sur quelques mètres, entre un goûter et un dîner à l’orphelinat.

Mais ce cadeau-là surgissait du fond de lui et valait infiniment plus que trois étages de jouets.

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… A tous les enfants privés de cet amour que nous donnons aux nôtres.

JPT
Illustration empruntée à la toile :
http://audiolivres.canalblog.com