*
De partout, je les entends, les médecins de Molière affirmer du sommet des pupitres comme autant de tours d’ivoire, microphones dressés comme des doigts qui les désignent en sauveurs, affirmer disais-je, comment soigner le mal qui s’étend. J’entends c’est ma faute, j’entends c’est pas moi c’est l’autre, j’entends il faudrait que. Je vois leurs sourires. Ils ont dans leurs dents les restes du festin. Ils disent l’empire malade d’une toux sans pareille, un chaud et froid je suppose. Quand on oppose les extrêmes, on prend le mal, tout le monde civilisé sait cela. La fin des temps approche, elle a même une couleur : un rouge étoilé. Quelques années encore et nous subirons ce que nous fîmes subir à d’autres par le stick et la chaussette haute. Quelques années encore, et nous écouterons, impuissants, l’ordre nouveau, celui de nos semblables. Cette époque arrive qui crèvera les bourses virtuelles de l’euro, du dollar et du yen. Elle frappe déjà les portes de nos palais. Bientôt nous aurons peur comme ont eu peur Rome, Sparte, Alexandrie ou Babylone. Empires d’Inde et de Chine vous voilà avec vos lois nées de l’innocence et de l’envie de vivre nos différences. Avec vos rêves de carbone, vous émergez de l’adolescence, vous y avez goûté la substance sucrée et mortelle qui fera de vous ce que nous sommes. Bientôt vous serez à nos portes. Nous saurons vous recevoir, genoux sur la terre, armes inutiles, avec la dignité qui restera en nous, bourgeois d’un Calais vaincu, pour vous remettre les clefs de nos paradis perdus. Car rien n’y fera, ce qui est écrit reste et ce que je lis, c’est que la place est à prendre. Portes blindées béantes sur le vide de nos coffres. Malgré nos succès bien réels mais éphémères, nos tentatives de bien-être pour tous, nos luttes, nos morts, nous avons échoué car, sur la distance trop longue, la cupidité a encore pris le pas, et voilà qu’elle dirige la colonne. Nous avons lâché nos mains pour gagner à quelques uns le dessus du pont sous lequel s’entassent les faibles de l’empire ainsi que le firent ces nations aztèques ou africaines qui déjà asservissaient et pillaient le fruit de leurs entrailles. Le monde tourne dans un sens, celui de son histoire qui revient après chaque révolution à son départ. Quelque soit notre foi, le message est celui-là : l’Humanité est faite pour régner, mais sur elle et sur elle seule. Voilà sa vanité et sa perte à la fois.
*
© JPT
Illustration : Jean-Pierre Tondini
