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Frontière

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Qu’est-ce qu’une frontière ? Une borne, une limite, une institution ?

Pour les Romains, c’était le front d’une armée, une limite qu’on ne pouvait dépasser qu’en la forçant.

Une frontière ? Est-ce le front d’un tiers ? Faire face à l’autre ? Être tenu, retenu par lui ? Peut-on dire que l’Ukraine et la Russie ont une frontière ? S’il en était ainsi, pourquoi la Russie la dépasse-t-elle ?

Quelle est la frontière entre être dans la loi et être hors la loi ?

Quelle est la frontière entre le bien et le mal ?

Quand Robin de Loxley pille les riches pour donner aux pauvres, il fait le bien mais il est hors-la-loi et condamnable, mais quand la Finance fait les poches de l’indigent pour encore mieux gonfler les siennes, elle fait le mal et pourtant la loi la protège.

C’est cynique, mais là encore quelle est la frontière entre le cynisme et le dérisoire ? Peut-on rire de tout ? Quelle est la frontière, la limite à ne pas franchir ?

Si on dit en évoquant l’obésité : Elle, c’est une montgolfière, toujours prête à prendre de la hauteur, à se noyer dans les nuages et à prendre le ciel pour patrie… Si on dit cela, c’est de l’humour et c’est poétique.

Mais si on dit : Lui, c’est juste un gros porc habillé par Saint Laurent qui boufferait n’importe quoi pourvu que ce soit dans un étoilé… Ça peut être amusant, mais c’est surtout insultant.

La frontière se pose comme limite, dosage, équilibre. Mais il ne suffit pas de la fixer, encore faut-il la respecter. C’est le problème. La respecter… Le respect, là encore quelle est la frontière entre le respect et la complaisance.

Le respect serait de dire : Non, désolé, je ne suis pas d’accord avec vous. La complaisance est de dire : Ah oui, tout-a-fait d’accord avec vous. Alors qu’on pense le contraire.

Un autre exemple : la frontière entre la vie et la mort, entre accepter de survivre et décider de sa mort. Ou pose-t-on la limite entre souffrir physiquement ou moralement, ou les deux, et en finir avec cette souffrance ? Les EHPAD sont habités de frontaliers.

Les frontières ont été créées par l’homme pour se protéger des hommes. Soit. Quand, pour se partager l’Afrique on l’a découpée à la règle, a-t-on tenu compte des cultures, des ethnies ? Diviser et mieux régner. Frontières effrontées, mais frontières qui nous reviennent par le flot incessant des migrants, plaie ouverte de nos côtes, qu’on tente de soigner mais qui ne guérira pas malgré nos efforts d’aide et de soutien. Ce n’est pas un flux migratoire, c’est un holocauste en mouvement.

Pour finir, car les exemples sont légions, quelle est la frontière aujourd’hui entre l’homme et la femme, le genre a bouleversé les lignes, le sexe n’est plus une fatalité, c’est un option. C’est peut-être la seule frontière qui, avec le temps va vraiment disparaître, car chaque homme, chaque femme est un pays libre et ce pays-là, au moins celui-là, devrait se passer de frontière.

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Si j’avais en ces heures un enfant

Je l’appellerais Frontière

Car le monde qui arrive au galop

Est celui du prêt à porter

A se porter soi

En oubliant le poids de l’autre

Chacun chez soi

Pour un troupeau éparpillé

Pour un devant de porte bien balayé

Si j’avais un enfant

En ces heures tardives

Je l’appellerais Frontière

Pour qu’il bouge les lignes

Les siennes d’abord

Et que d’amour il les repousse

Aux confins de ce monde

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© JPT

Illustration : Jean-Pierre Tondini