Étiquette : inégalités

Un pas entre deux mondes

Un matin comme les autres. Évidemment comme les autres. Ces derniers temps je zappais volontiers les nouvelles quotidiennes qui ne charriaient que les cruautés et les vanités de la veille. A l’instar de chaque jour j’avais pris la digue pour une promenade salée d’une petite heure qui me maintenait dans une forme raisonnable. Alors que j’avançais de mon pas de promenade, parmi mes congénères dont le nombre commençait à s’accroître avec l’heure, je l’entendis alors qu’il était à bonne distance de moi. Son timbre haut, indiscret, me donna d’entendre son propos ; il évoquait un séjour prochain sur Nice, une maison, une piscine et des bains de soleil. A son coté trottinait au même rythme une jeune femme qui se contentait de courir, un sourire léger sur des lèvres parfaites. Elle tenait un lévrier blanc en courte laisse, blanc comme sa tenue de joggeuse à peine surlignée par le rouge de sa bouche et les bracelets dorés de son poignet. L’animal suivait docilement le pas de sa maîtresse. Je pensais soudain à ces pauvres bêtes forcées aux courses pour d’odieux paris qui ne profitent qu’à épuiser leur cœur et leurs muscles à la contrainte. L’homme, athlétique, bronzé avant l’heure, affichait une tenue noire stricte, moulante, laissant saillir sa musculature de mâle alpha. Alors que le couple avec chien s’approchait de moi, j’avisais à quelques mètres sur la droite, assise sur un banc dressé vers le large, une femme entre deux âges, je dirais la cinquantaine. Son regard était vide sur le flot qui se retirait doucement vers le large. Son cheveu était fatigué autant que sa mine sur laquelle étaient gravées de profondes cernes. Elle était vêtue modestement pour ne pas dire pauvrement ; à ses pieds des baskets d’un rose délavé auraient dû rejoindre les déchets depuis belle lurette. Une jupe noire couvraient ses genoux. Une veste de laine difforme protégeait son buste. Les jambes étaient jointes. J’eus le temps de voir le noueux de ses mains posées sur les cuisses qui s’opposaient à l’âge présumée, et lui donnait vingt années de plus. Le dos, un peu voûté offrait au regard un air de résignation. C’est étrange comme la détresse peut être communicative. Je sentais cela en marchant. Cette détresse. Quelle vie menait-elle, de quoi était faite sa vie alors que nous nous croisions ce matin sur la digue ? Le couple au lévrier arriva à l’instant précis alors que j’atteignais le banc. Pour un instant je passais entre deux mondes. Sur ma gauche, j’entendais toujours la voix affirmée de l’homme. Elle évoquait à présent un dîner dans le restaurant d’un palace niçois. A ma droite le banc et sa tristesse. Quelques secondes plus tard, je me retrouvais seul avec mon pas. La voix derrière moi s’était éloignée. Je me surpris alors à tourner les talons puis à me diriger vers le banc. Je saluais cette dame, je lui demandais la permission de m’asseoir. Elle me regarda de ses yeux inhabités, sans répondre. Je décidais néanmoins de me poser là, à ses côtés. Mon regard a rejoint le sien en direction de la mer quelques minutes. Sur la plage, le vent claquait dans la manche à air. Un gamin passa en trottinette. La mer était verte avec de belles nuances de bleu. Une jolie lumière printanière s’affirmait doucement. J’ai repris ma promenade.

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© JPT