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De la poudre sur le doigt

*

Je flâne le long de la rivière, seul. Mon frère est parti chasser dans la montagne. Big John, ce grand benêt qui nous aide à la ferme, est ivre désormais chaque matin. Il cuve dans les foins de la grange. Depuis que la rivière a emporté Emmy-Lou, il n’est plus le même. Sa silhouette de géant s’est tassée sous le poids de la douleur.

Emmy-Lou était ma sœur. On s’entendait bien. Elle me comprenait même quand je n’arrivais pas à parler. Puis il y a eu cet accident, ce ponton qui a cédé. Elle s’est noyée. Nous avons mis plusieurs jours à retrouver son corps. Elle qui aimait tant cette rivière, je me dis qu’elle repose en paix.

En ces temps troublés par la guerre d’indépendance, nous autres colons sommes toujours sur le qui-vive. Dernièrement encore, en amont, une ferme entière a brûlé, victime de l’anglais qui nous meurtrit pour garder sa légitimité et imposer ses lois assommantes sur nous les laborieux du Nouveau Monde. Nous voulons être un peuple libre dans un monde libre ; nous avons le droit à cette liberté sur le sol qui nous a vu naître et qui nous rendrait heureux sans les taxes de l’empire.

Cela fait un moment que je marche sur le chemin de rive, les oiseaux dansent au-dessus de moi dans cette brume matinale que j’aime tant, et qui paresse sur le flot. Bientôt le voile disparaîtra et le soleil nous donnera encore une belle journée. Au loin je devine un bateau. Sa coque est toute blanche. Il remonte la rivière. Il va bientôt croiser notre ferme. Je cligne un peu des yeux pour une vision plus précise sur le navire. Je constate des formes sur le bastingage, un pavillon. Les formes sont des hommes, leur tunique est rouge, ce sont des soldats. Le pavillon est celui de l’union, à bandes rouges, frappé du drapeau anglais. C’est la première fois que je vois ce genre d’équipage. Beaucoup m’en ont parlé. Père surtout. Avant de s’engager et rejoindre les insurgents, tous volontaires derrière Monsieur Washington, Père m’a dit : « Fils, si tu vois du rouge venir à toi, fuis. »

Je me mets à courir à présent pour joindre la ferme. Quand j’y parviens le bateau est à sa hauteur. Je vois que l’on s’agite sur le pont. Mes yeux effrayés enregistrent le canon sur la proue. Je cours. J’entre enfin dans la maison. Sous le portrait de Mère qui nous a quittés quand je suis né, Père a accroché un fusil. Je m’en empare sans savoir vraiment l’utiliser. Je n’ai jamais appris. Je préfère les livres aux armes. Si seulement mon frère était là. Il saurait lui. Je sors. A loin, les soldats rouges ont débarqué. Quatre ou cinq, ils ont des fusils et un long couteau fixé au canon. Il y a un natif parmi eux, je devine son visage peint. C’est sûr, ils ne viennent pas distribuer le courrier. Ils s’avancent avec précaution vers notre ferme, vers la maison, vers moi. Je suis désemparé. Le fusil de mon père est chargé. Dans mes mains il me rassure un peu. Je mets en joue. Je vise la silhouette la plus proche. Je suis prêt à presser la détente quand une détonation, puis une autre déchirent le silence. Des oiseaux s’envolent. Deux balles sifflent à mes oreilles. Les Anglais m’ont repéré et ces messieurs tirent les premiers.

Je suis terrorisé. Mon frère chasse dans les montagnes, Mère est avec les anges, Emmy-Lou avec la rivière, John est ivre-mort, Père est à la guerre. De nouveau je l’entends me dire : « Fils, si du rouge vient à toi, fuis. »

Une troisième balle se loge dans la porte.

Alors, je m’assieds contre le bois de notre maison. Je cale la crosse du fusil sur le sol et dirige le canon contre mon œil. Mon doigt en sueur presse la détente, de la poudre se dépose sur mon doigt et je me répands dans l’azur.

L’an 1775 se termine. Je viens d’avoir vingt-deux ans.

*

© JPT

Librement inspiré de la chanson de Neil Young « Powderfinger »

Look out mama, there’s a white boat comin’ up the river
With a big red beacon and a flag and a man on the rail
I think you better call John
‘Cause it don’t look like they’re here to deliver the mail
And it’s less than a mile away, I hope they didn’t come to stay
It’s got numbers on the side and a gun and it’s making me brave

Daddy’s gone, my brother’s out huntin’ in the mountains
Big John’s been drinkin’ since the river took Annie-Lou
So the powers that he left me here to do the thinkin’
And I just turned twenty-two
I was wonderin’ what to do
The closer it got the more those feelings grew

Daddy’s rifle in my hand felt re-assurin’
He told me, « Red means run son, numbers add up to nothing »
But when the first shot hit the dock I saw it comin’
Raised my rifle to my eye
Never stopped to wonder why
Then I saw black and my face flash in the sky

Shelter me from the Powder and the Finger
Cover me with the thought that pulled the trigger
Just think of me as one you never feared
You fade away so young
There’s so much left undone
Remember me for my love, I know I miss her

*

Pavillon de l’union avant l’indépendance