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Terminus

C’est une gare, pendant la mauvaise saison, le froid règne derrière la vitre du wagon et les lumières de la journée sont au passé. Le vaisseau de fer s’immobilise sur ses rails. C’est un terminus et c’est un commencement. Elle est là dans son manteau d’automne, sur le quai. La couleur ébène de sa peau donne à ses yeux dimension d’horizon. Elle avait écrit : J’aurai un manteau rouge et mes bras vous attendront, croisés sur le sombre de la nuit. Lui avait écrit : J’aurai une écharpe rouge et mes yeux chercheront le cri de vos yeux. Chez lui, à Haiphong, le rouge est toujours de mise. Une lueur pâle, un reflet de feuille oxydée est posée sur elle, la rend irréelle. Cet instant est le sien, elle se sait au bon endroit, au bon moment. Elle attend. Elle l’attend. Il descend sur le quai, se mêle aux rares humains en mouvement. Vers elle. Tous semblent s’avancer vers elle, mais lui seul est attendu d’elle. Un instant pourtant, il doute. Alors sa nonchalance tout en maîtrise retarde la rencontre, lui impose un temps suspendu, illustré par l’image d’elle en devenir. Elle est dans ses pas, elle est dans ses yeux, elle est dans le souffle frais de novembre. Il pourrait courir le monde avec cette vision idéale d’elle. Bientôt, au terme de l’escalier mécanique, flanqué de son écharpe vermeille, il rejoint le manteau au rouge pareil. Au sommet du manteau un visage de femme sourit, largement. Pour lui. Ses lèvres découvrent les dents parfaites, alignées avec le soin qu’on porte à dresser une muraille de craie. Un bras saisit celui de l’autre, un regard saisit celui de l’autre. Un instant se fige dans le clair et dans l’obscur de cette gare en automne. Alors lui et son bagage roulé sont emportés vers le logis d’elle qui est un pays épargné du chaos du monde. Là, dans cet univers clos, dans ce havre, parmi la ouate des sentiments, ils s’aimeront à perdre la raison.

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