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J’ai connu en Bas-Rhin une fière cigogne
Qui pour la saison belle se voyait en Sologne.
C’est cette aventure que je vous vais conter
Au présent de l’action pour bien la commenter.
Le jour qui nous concerne, voit le soleil en face,
Quand notre cigogne quitte du nid sa place.
Mais pour en majesté le trajet bien mener,
Au lavoir la belle doit d’abord s’amener
Pour lire à son aise sur le miroir de l’eau,
Le flambant de son bec et ses plumes d’oiseau.
Le lavoir au repos sous l’ombre clapote,
Alors qu’en cadence sur le linge frottent
Les mains de la Denise, matrone du village,
Prête à bastonner au moindre dérapage.
Car, comme bouchère sur cochon évidé,
Ou comme avare sur coffre encodé,
Denise, par son œil avisé et huileux
Caresse sans repos le relief de ces lieux,
Sans doute fort lassée par messieurs les moineaux
Qui prennent son lavoir pour baignoire d’oiseaux.
Mais voici que se pose la blanche Alsacienne
Sur la pierre chargée du coton à l’ancienne,
Bravant par son geste la mère Denise
Qui peste encore : « c’est mon linge qu’on vise ! »
Sitôt on s’en doute les mains mises en battoirs
Molestent cigogne comme à l’abattoir.
La belle s’échappe y laissant quatre plumes
Et vole s’abriter vers un toit sous la brume.
Touchée en son honneur elle se met en devoir
De quérir le conseil auprès d’un Maître Loir
Qui dort en innocent à deux pas de l’affaire
A l’heure du jour où la sieste est à faire.
La cigogne s’approche met l’autre à l’éveil
D’un geste de caprice pour l’heure sans pareil.
Nous savons tous combien repos au loir est cher !
La cigogne si fait met patte en enfer !
Du chaud de sa couche le loir crie sa rogne
A ce bec affûté qui lui pique la pogne.
De bien fort mauvais poil il avise un arrosoir
Dont le plein contenu unit belle à séchoir.
La chieuse trempée court au soleil sécher
Quand un faisan à pied vient à s’approcher,
Sous son aile pliée dentifrice en tube
Avec brosse à bec reconnue dans la pub.
La cigogne baignée dans son amertume,
Prise en vanité à sécher ses plumes,
Ignore sans complexe notre nouveau venu,
Sans l’avoir dans ses grâces un temps entretenu.
Ce faisant, le faisan sitôt qu’on le méprise
Se conduit au lavoir où Denise devise.
Bec poli en avant et charme pétillant
Grâce au miracle du dentifrice décapant,
Le voici au lavoir pour mille courtoisies
Envers une Denise ravie de ses fantaisies.
Le miel de l’emplumé captive la Denise,
Qui ma foi apparaît bien mieux que conquise.
Le bel hypocrite réclame le miroir
Pour sur l’eau reposée son beau minois y voir.
Denise autorise sans attendre déluge,
Le faisan à user son lavoir sans grabuge.
Et le voici donner du tube et de la brosse
Pour de son fin bec faire beau comme carrosse.
La chose étant faite et son chef ravivé,
Il révise cigogne et sa blancheur retrouvée.
Déjà faisan se voit tel vigneron sur cépage
Régner en bon maître sur l’excitant plumage.
Mais notre cigogne au sommet de son ire,
Des faveurs de Denise jalouse à vomir,
Bien partie pour mener le faisan au trépas,
S’approche en fière, décidée dans son pas
A appliquer au mieux mille grossièretés
Pour notre Denise et son galant excité.
Pour plaire en urgence le faisan gesticule
Si maladroitement de ses testicules,
Que d’effet de manche en figure de frime
Voilà que le tube sur le sol s’abîme
Et glisse tout entier sous le pied à Denise
Qui fait jaillir la pâte qu’on y avait mise
Vers le bec stupéfait et béant de la cigogne
Qui dans l’action oublie de tourner la trogne,
Si bien que la gueule gavée de pâte à bec,
Fait à la salive sitôt place au sec.
Ce tableau pour Denise, le loir et le faisan,
Les frappe d’un rire en somme bienfaisant,
Laissant la cigogne surprise et en rage,
Le caquet encombré de pâte en collage.
Avant qu’un son ne sorte de sa gorge plombée
Le noir sur le jour sera déjà tombé.
La morale est telle :
Le dentifrice est à la cigogne la vertu qui lui manque,
Pour redresser un nombril, pas besoin d’être cinquante.
Il faut en assistance un faisan et un loir,
Augmentés d’une Denise régnant en son lavoir.
Nous compterons aussi le bienfait du hasard
Qui sait mettre bon ordre dans tout le bazar
Par sa comédie à bousculer les choses
Sans attendre retour d’une brassée de roses.
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© JPT
Illustration empruntée à la toile
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