La rue miroir

 

Et puis il y a cette rue à Nashville, Tennessee. Baptisée Broadway, les gens l’appellent Honky Tonk Highway ; ici les bars sont plus que des voisins, ils sont de la même famille, un sang pareil se rue dans leurs veines.

Le soir tombe : c’est une note de blues traînée de Clarksdale. Il y a quelques minutes encore nous étions prisonniers dans la blanche coque du Voyageur Toyota. Vitres remontées, nous n’entendions que le ronronnement du climatiseur et la glisse du vent sur la carrosserie. Nous nous sommes garés à proximité du 318 Broadway, au coeur de la déferlante. A peine posons-nous pieds sur le bitume humide que déjà la rue nous prend et fait de nous ses otages marqués du syndrome de Stockholm.

A présent que nous marchons, nous sommes cernés. De part et d’autre de la Broadway, une cacophonie jouissive de musique, de notes chantées, de voix et de sifflements se rue en nous, y prend toute la place. Le vacarme des pickups et des cris festifs des pedal-taverns irriguent le centre de la route, pareil à une frontière mouvante entre ses flancs. Nous regardons le trafic, curieux et conquis. Derrière lui, c’est l’autre rive de la rue. On y voit, contrairement à l’infortuné Orphée dans son miroir, le reflet d’une vie semblable à notre rive, peuplée pareillement de lumières, de bars, de musique et de joyeuses folies.

Alors que nous déambulons les sens au meilleur, des voix de sirènes non policières s’invitent en nous ; elles nous parviennent d’un bar à l’enseigne bleu-nuit. Ca tombe bien, nous raffolons de ces nuances. Derrière le zinc un jeune garçon, chemise ouverte sur torse juvénile, paré d’un large sourire, ouvre nos bouteilles de Bud Light. Joignant le geste à la parole, il crie à notre endroit un Welcome and enjoy comme s’il nous attendait depuis des jours. Nous portons le goulot à notre bouche qui réclame un verre qu’elle n’aura pas : l’endroit ne s’embarrasse pas de conventions inutiles. Alors nos bouteilles se joignent, nos yeux se croisent, nos rires nous rappellent que nous sommes heureux.

De concert, nous nous tournons vers le groupe qui jouent derrière nous. Nous découvrons deux chanteuses au visage pâle, aux pieds flanquées de bottes travaillées de croco et de strasses. Elles parent ces filles comme des ferrets parent une reine, nous les rendant à l’instar de cette dernière, instantanément inaccessibles. La plus grande est brune, ses cheveux sont éparpillés sur le visage et les épaules. Elle porte des Jeans comme une seconde peau, une peau que le temps a meurtri et dont les déchirures laissent à voir le lisse des cuisses. Un T-shirt d’une noire sobriété indique en lettres rouges : Born in Nashville. Le coton est mouillé de sueur et met en relief sa fine poitrine. L’autre chanteuse est blonde comme les blés de France, ses yeux sont si clairs qu’on dirait une rivière avant la ruée vers l’or. Elle porte une robe légère et ajustée qui donne aux lignes de son corps un air de roseau que le vent fait danser. Sa tête est coiffée d’un chapeau texan porté de manière à laisser au front toute sa place. Elle frappe en rythme le bois de la scène de ses bottes rouges comme du sang, garnies de boucles polies où s’égare la lumière du bar. Les voix chantent en jumelles, l’une basse, l’autre cristalline, au service d’une ballade folk de James Taylor. Les trois musiciens, à peine en retrait des filles, donnent de leurs mesures parfaites. Le sourire discret du bassiste semble nous dire : «C’est ici et maintenant ; chaque note jouée s’empile au passé et ne reviendra pas, jouissez de l’instant car le diable rôde ici plus qu’ailleurs et peut nous emporter. »

Nous regardons le groupe dans cet univers de musique et de paix, nos corps sont en cadence, habités. La nuit est belle, cette ville ce soir fait cela pour nous. Nous la remercions car nous savons…

Que demain, comme hier, est un autre jour.

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© JPT
Illustration : © Christian Groisard

3 réflexions sur “La rue miroir

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