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Séquence première, intérieur jour, dans une salle de cinéma.
La lumière s’éteint, la magie sur l’écran est sur le point de nous prendre, seulement voilà, une femme, entre dans le noir. Elle a couru. Elle s’est précipitée et elle transpire. Non, elle sue. Elle est là, en retard, elle n’y voit rien, elle s’esclaffe, elle rit faux. Elle dit qu’elle n’y voit rien en riant faux. Pendant ce temps nous autres nous attendons que la magie nous prenne. Elle freine cette volonté. Elle cherche, en se heurtant partout, l’entrée d’une rangée. Elle trouve mais elle est grasse et stupide, et comme elle est moins qu’un bovidé, alors elle veut un fauteuil au centre de la rangée, elle tuera pour cela. Son billet payé à la main, elle ruine au passage nos pieds de ses sabots en essuyant sa malle arrière sur nos visages, nos ouille, nos aïe, nos c’est pas vrai, nos assis empêchent la magie de nous prendre. Elle s’arrête debout, face aux images projetées, elle nous impose sa silhouette. Elle est grande, elle est large, elle fait le noir total. Elle retire manteau, gants, foulard. Elle s’assied enfin. Elle suffoque, son visage luit dans la lumière syncopée. Elle est assise, ravie d’être là, jette un œil sur sa droite, un sur sa gauche. Elle est devant nous et ses cheveux frisés font une tête de plus que nous.
A ce moment précis, elle devrait pouvoir mourir, comme le suggérait Mr Sullivan, mordue par un rat géant, issu d’un trou géant. Mais c’est Boris que le rat a jugé bon de mordre pendant la projection de J’irai cracher sur vos tombes. Il est vrai que l’infortuné génie n’avait pas payé sa place.
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Séquence deuxième, intérieur fin de journée, dans une salle de cinéma.
La lumière s’éteint, la magie est sur le point de nous prendre à nouveau, seulement voilà, ils arrivent, ils sont cinq, de la race des ados, trois mâles, deux femelles, les bras encombrés. Les cinq choisissent les fauteuils dans la nuit prête à tomber, on les sent qui s’assoient, derrière les nôtres. Les cinq sont affamés et assoiffés, il faut imaginer, les voilà en pleine croissance, c’est l’heure de dîner, et leurs parents leur ont remis fortune pour se rassasier. Les cinq se sont unis comme un et se sont dirigés vers le commerce inéquitable du multiplex qui multiplie en ricanant par deux puis par cinq le prix d’une place pour la machine à rêver. C’est un métier. Les cinq ont acheté pop corn en abondance et boisson glacée, et pour survivre entre les deux génériques, des bonbons enveloppés ils ont rajoutés. Les cinq sont à peine installés que le noir magique est là. Le chahut s’installe. Des cinq, le maladroit renverse sa pochette big size ; le maïs immonde se déverse en flot doré sur le sol, faisant taches. Rires et quolibets des quatre. Qu’est-ce qu’on peut déconner avec ce con ! Trêve de larmes, il faut remplacer la ration sans délai. On parle là de survie. Le générique vient de commencer. Le générique qui n’est pas le film, comme chacun le sait. Des cinq, le maladroit s’arrache prestement vers l’allée, au passage un pied Niké nous aura l’oreille écorchée. Un oups secoué d’un rire nerveux servira d’excuse. Des cinq, le maladroit, le retour. On pourrait l’appeler Deux, le retour, vu qu’il est bruyant pour autant. Le film lui, a débuté. Mais sa magie ne nous est pas encore accessible… Alors qu’est-ce qui s’est passé ? J’ai rien loupé ? Raconte, putain ! A présent nos oreilles sont à la hauteur de leurs mains qui fouillent avidement les mangeoires en carton. Ça fait de gros scrontch et de petits scritch. Ça durera près deux heures.
Ce Belge du plat pays qui était le sien voyait juste ; chez ces gens-là on ne mange pas, Monsieur, on bouffe. On bouffe comme d’autres s’essuient le cul, mais on ne s’étrangle pas. Mon Oncle Benjamin lui, s’est étranglé, sans maïs ni boisson gazeuse, discrètement, sur une plage lointaine, sans déranger.
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Séquence troisième, intérieur soirée, dans une salle de cinéma.
La lumière s’éteint, la magie va nous prendre à nouveau, seulement voilà, un homme et une femme en couple s’installent dans notre rangée à quelques fauteuils seulement. La pénombre, les films annonces. Le festival commence. Leur festival. Notre couple est du genre TF1, chat sur les genoux, chien sur la moquette, infusion bouillante dans les mains. Déjà l’homme a enlevé une pompe, la droite, celle de notre côté et il a reposé le pied sur le dossier du fauteuil devant. Il gratte le gros orteil à travers le synthétique de sa chaussette, sans doute une mycose en progression. Notre couple aime le commentaire, il est de ceux qui écoutent attentivement le reporter des rencontres sportives en léchant de la glace congelée sur bâtonnet, il est de ceux qui donnent sans cesse leur avis entre deux coups de langue. Notre couple commente tout et tout le temps. Parfois à haute voix, parfois en chuchotant. Chaque moment du développement de l’histoire, il commente, chaque frisson, chaque émotion. Notre couple n’aime pas les films, il aime parler du film pendant le film. En général, il ne comprend rien car il ne suit rien de l’action, il la devance, il la réécrit à mesure des minutes qui passent. Notre couple vit le film de l’intérieur de sa psychose. Notre couple n’aime pas le cinéma, il aime la salle de cinéma, ses fauteuils et les gens dedans. Notre couple n’aime pas le générique de fin, il aime regarder les gens quitter la salle et commenter leur sortie comme d’autres le patinage artistique. Alors, il reste là, assis à contempler le flot sortant avant de remettre ses chaussures. Notre couple ne se parle pas en dehors des commentaires qu’il fait sur la vie des autres, au cinéma comme dans la réalité. C’est sa réalité.
Il est vrai que notre couple n’est pas celui de Bogart et Bergman. Ce couple mythique qui s’aima à Casablanca et qui traversera toujours l’écran pour nous toucher de son éternité. Il est vrai aussi qu’en 1942, les People s’appelaient Stars et que les spectateurs les admiraient pour leur éclat sans pareil.
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Séquence quatrième, intérieur nuit, dans une salle de cinéma.
La lumière s’éteint, la magie va nous prendre à nouveau, seulement voilà, la salle est comble, le film fait recette. Nous avons hésité avant d’acheter le billet vu le nombre important de spectateurs affichés sur le compteur de la salle. Mais nous avons fait le déplacement et il pleut. Nous entrons alors dans le sanctuaire, un peu tendus. Une place isolée nous tend son dossier, nous nous installons. Seulement voilà, à notre droite, l’un d’entre eux est assis. Lui est entre deux âges, le teint au pire, le cheveu gras. Noir salle, générique, la magie s’abat sur nous. Sauf que. Lui est affalé au fond de son siège, les jambes sont allongées, écartées, elles flottent latéralement dans un mouvement pendulaire. Lui, c’est un nerveux. Lui n’a pas le nez qui coule, pourtant il renifle. Lui n’a pas les ongles bien longs, pourtant il les ronge, les suce, les tète. Lui n’a pas la gorge irritée, pourtant, il la racle spasmodiquement, peut-être pour se débarrasser du chat qui joue avec le rat mort sur sa langue. Lui n’a pas les os des mains déplacés, pourtant, il en craque les articulations avec méthode, les unes à la suite des autres. Lui, c’est le genre qui pète, discrètement dans la violence sonore du film. Lui, il est indétectable avant qu’il n’agisse ; le noir favorise ses forfaits. Lui, c’est un malfaisant.
Les malfaisants pour s’en débarrasser, il n’y a qu’un moyen : faire tomber cent sacs au toubib du Mexicain pour qu’il prescrive une ordonnance, une sévère. Malheureusement, Les Tontons Flingueurs, enfermés pour longtemps dans la cuisine, occupés au partage du bizarre, du grisbi et des tâches domestiques ne seront pour ce coup d’aucun secours.
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Séquence cinquième, extérieur jour, sur les marches du Grand Palais à Cannes.
Quand nous serons grands, nous éliminerons en série ces aficionados parasites, inutiles à la nuit artificielle. Leurs corps morts seront entassés à Cannes, France, sur les marches du Grand Palais aux jours de mai, en offrande aux Dieux du Septième Art.
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©JPT
Illustration empruntée à la toile

Bonjour , je me régale à la lecture de ce billet, une écriture qui me ravit puisqu’elle me permet de visualiser tous les protagonistes. merci! je ne vais jamais au cinéma, cela m’angoisse, petite mes parents ont essayé de m’y emmener croyant que j’allais m’y faire, que je trouverais du plaisir, mais que nenni , rien y a fait,le dernier film que j’ai vu , c’est contrainte et forcée, non, je n’ai pas peur des mots, deux amies m’ont entraînée vers cette salle obscure sous prétexte que parce que j’avais lu le livre , que j’aimais bien l’actrice, je me devais de le voir: « le diable s’habille en Prada » . Mes parents eux avaient « abdiqués » il y a bien longtemps car je les avais forcé à sortir au milieu du film » Si Versailles m’était conté ». Mon père m’a dit plus jamais… Pour conclure , j’adore lire, je visualise les protagonistes, je les invente à mon goût, pour moi rien ne remplacera jamais un bon livre.Bon après-midi MTH
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Merci pour l’intérêt que vous portez à mes billets. Je comprends parfaitement votre distance pour le cinéma qui est un art à part, car il crée des images et des sons en lieu et place de notre imaginaire. C’est le propos de votre ressenti, parfaitement respectable. Pour ma part, j’ai été cinéphile (il y a longtemps), puis cinéphage… Aujourd’hui je sélectionne drastiquement mes toiles et c’est parfait comme cela. Pour autant je n’ai pas écarté la lecture même si je suis un lecteur bien moins studieux que vous. En tous cas écriture ou cinéma, peinture ou sculpture, danse, musique ou vocalises, voilà qui nous éloigne des tourments quotidiens et nous aide à les supporter. Bonne soirée Marie.
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