Sophie

*

J’essuyais la vaisselle. Trois jours qu’elle trônait en reine dans l’évier, il était temps. Ce faisant, je conversais avec Sophie de la pluie qui rinçait Thionville, du temps rêvé pour demain, de plages et de falaises.

« Jonas, me dit-elle, depuis combien de temps suis-je à votre service ?

– Je ne sais pas, répondis-je, quinze-vingt ans ?

– Dix-huit ans.

– Ah…

– Et savez-vous l’âge que j’ai ?

– Pas vraiment…

– Quatre-vingt douze ans.

– Non !

– Oui Jonas. Vous souvenez-vous quand nous nous sommes rencontrés pour la première fois ?

– Ça oui, à une brocante. Vous m’avez tout de suite plu.

– Voilà, à une brocante.

– Sophie ?

– Oui ?

– Que cherchez-vous à me dire ?

– Qu’il est temps je crois, qu’on se quitte, dix-huit années à votre service, je suis usée, égratignée et mon teint est passé ; le chaud et le froid sur moi dans cette cuisine…

– Vous n’êtes pas sérieuse, vous n’êtes pas bien ici ?

– Tant d’expressions sur votre visage à cette table, là, derrière vous ; quand vous étiez gai, quand vous aimiez. Je vous ai vu pleurer, trop souvent. Je vous observais, vous savez.

– Non, je ne savais pas.

– Je vous quitte Jonas, time fades away…

– Vous parlez anglais maintenant ?

– Parfois.

– Sophie… »

C’est à ce moment précis que l’assiette que j’essuyais me glissa des mains et s’écrasa sur le carrelage de la cuisine dans un bruit de faïence qui se brise.

Je contemplais ma maladresse, interdit.

Sophie était une assiette peinte à la main dans les années Vingt pour les faïenceries de Sarreguemines. Je l’avais croisée sur un marché ; un femme me l’avait vendue pour un euro.

Je l’aimais. Visiblement elle aussi.

Les histoires d’amour finissent mal.

En général…

*

© JPT
Illustration : Jean-Pierre Tondini

5 réflexions sur “Sophie

  1. Bonjour Jean-Pierre, quel récit! je ne m’attendais pas à la chute aussi bien du texte que de l’assiette, cela sent le vécu non? et puis une assiette qui parle cela me fait froid dans le dos, car , voyez vous, j’ai quantité d’assiettes que j’ai mises au rebus, alors je me dis si elles parlent , elles doivent être tristes de ne plus trôner à ma table, je les entends dire  » vous voyez , la Marie, on est plus à son goût, elle suit la mode,pauvre de nous! je suis sûre que même si les objets ne parlent pas ils ont une âme et peut-être ne parlent-ils pas à tout le monde… Bon après-midi Amicalement MTH

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    1. Merci Marie, oui c’est étrange parfois de personnaliser les objets qui partagent notre vie. J’ai un peu cette faiblesse… Ne le répétez pas mais j’ai un pot dans lequel vit une plante (un lierre) que j’ai appelée Agrippine… Sophie lui manque je crois. Bonne fin de journée. 🙂

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      1. Soyez sans crainte , je suis très bavarde mais je ne divulgue jamais un secret , alors CHUT motus et bouche cousue pour Agrippine, peut-être trouverez vous par hasard une autre  » Sophie » enfin si vous croyez au hasard , moi je doute Bon après-midi sous un vent violent en ce moment Amitiés MTH

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    1. Merci Gérard, pour ce bel esprit. D’accord pour l’impermanence de nous autres, éphémères entre hier et demain, entre l’infini petit et l’infini grand. Tu parles d’une histoire… (courte). 🙂

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