La girafe passa le seuil du « Blue Chacal ». Derrière elle, par la porte restée béante sur la nuit, l’éclairage urbain, omniprésent dans la brume, arrachait à l’animal une ombre à la démesure de sa taille. L’éléphant et le rhinocéros étaient attablés face à face, pour une partie de cartes arrosée d’une tasse de thé. L’acier du plateau sur lequel refroidissait la théière, envoyait un reflet pareil à deux ectoplasmes. Au vu de la girafe, les grosses bêtes se contemplèrent avec étonnement. Leurs gueules cassées cherchèrent un sourire. Sans résultat. La girafe lança un coup d’œil circulaire à la salle. La porte d’entrée mal calée se referma brutalement. La girafe frissonna. L’éléphant reposa lentement sa porcelaine sur la table puis il se leva sans quitter la girafe des yeux. Le plancher grinça. Autrefois, sur ce vieux chêne, on dansait tard dans la nuit. L’éléphant se dirigea vers le bar et piqua à droite, en direction d’une porte, masquée pour moitié par une tenture au rouge poussiéreux. Avec un clin d’œil entendu à la hyène derrière le zinc, le pachyderme tira sur la l’étoffe pour faciliter son passage puis il poussa la porte avant de disparaître dans une lumière improbable. La porte se referma sans bruit. La girafe n’avait pas bougé. Le rhinocéros non plus. Il rassembla les cartes en tas, puis il les poussa vers le centre de la table. Depuis le départ de l’éléphant, le rhinocéros couvait du regard la nouvelle venue. Il prit la première carte au-dessus du tas, la retourna et la déposa à côté des autres. Dame de pique. « Pas bon, dit le rhinocéros à mi-voix. » Abandonnant la table à son tour, il se colla au zinc, face à l’entrée et dos à la hyène qui lustrait avec lasciveté une flûte à champagne.
« Elle a du culot la grande de se pointer ici, dit le rhinocéros à la hyène. »
Dans le fond mal éclairé de la pièce, à côté du fourneau à bois, un loup en frac noir ronflait, étendu sur un banc. Au sol une bouteille vide trônait bien droite à côté d’un verre à pied. Vide aussi. La hyène examina un instant la forme allongée, puis portant la flûte devant un œil à la manière d’une longue-vue, elle avisa la girafe d’un ricanement sans grâce. L’éléphant réapparut à cet instant. Il stationna quelques secondes devant la porte qui sembla se refermer d’elle-même. Lorsque l’éléphant libéra la place, le chacal était planté devant la porte refermée, face à la salle. Ses yeux pourris par l’opium semblaient avoir disparus au fond des orbites. Il portait un costume trop clair pour la saison, un œillet artificiel ornait la boutonnière. On ne percevait que le bruit des pales du ventilateur qui brassait au plafond l’air gras et vicié de la taule. Après un regard en biais pour la girafe, le chacal sortit de sa veste un étui de nacre et d’or. Il y préleva une cigarette pour le fume-cigarette qu’il porta à sa bouche. Briquet, flamme, ronds de fumée. Attention c’est du dur, le chacal. Entre-temps la hyène avait réajusté la lourde étoffe sur la porte à droite du zinc. La girafe n’avait toujours pas bougé un poil. Ses yeux, les deux, grands et grand-ouverts, semblaient très grands. Le rhinocéros et l’éléphant regardaient avec cette béatitude qui précède un immense moment de plaisir. La hyène se servit une fine qu’elle but d’un geste. L’alcool s’installa au fond de son estomac avec compétence. Elle ferma à demi les yeux pour jouir du spectacle qui allait suivre. Le chacal s’approcha lentement de la girafe. Le chacal préférait les poules, il pouvait les appeler « poulette » ou ma « p’tite poule ». Et puis leur cou était mince, tendre, il suffisait d’un geste pour en venir à bout. Mais à son dam, le chacal avait une tendresse pour les girafes. Il avait bien pensé les appeler « girafette », mais cela ne sonnait pas comme « poulette ». Il restait « ma p’tite girafe », mais non, car pour leur parler en face, il devait regarder en l’air, et ça, le chacal, il n’aimait pas. Et cette girafe-là était particulièrement grande, pour sûr elle était grande, il le savait, car cette girafe-là avait été sa poulette durant deux ans. Il se revoyait dans le deux pièces de l’impasse Preminger. Parfois, alors que le chacal employait toute sa virilité à régaler la Grande Gigi – on l’avait appelé comme cela rapport à sa taille mais aussi rapport à sa voix qui mettait le feu tous les soirs dans le crâne des habitués du rade – en position contrôlée du missionnaire, elle lui demandait entre deux gémissements : « Chacounet chéri, quand tu auras une minute, montes donc m’embrasser ! » Humour féroce et typiquement féminin que le chacal appréciait moyennement. Pourtant il lui pardonnait toujours ; une girafe comme elle ne courait pas la savane. D’aucuns jalousaient le chacal et il était conscient de la fragilité de leur relation. Lucide l’animal. Aujourd’hui la donne avait changé, la Grande Gigi l’avait quitté pour Dogue During, un poids lourd fort comme un T-Rex et qu’il valait mieux ne siffler qu’en public lors des rencontres de boxe que During ne manquait pas de gagner. Vingt-cinq victoires par KO sur les neuf derniers mois invitaient au respect. Donc pour faire bref, le chacal avait lâché l’affaire vu l’insistance effrontée de son rival, le sur et bien nommé Dédé la Frappe qui loin de se fendre d’une excuse, aurait préféré fendre le crâne du chacal en cas de contestation. Mais la voici, l’ex-girafe du chacal, devant lui-même, en personne, chez lui, dans son bar à lui. Why ?
« Alors la grande, on s’est égarée chez les malfaisants, demanda le chacal au sommet de lui-même ?
– Salut Chacounet…
Là, le Chacounet en question sentit les ricanements à peine atténués des trois employés au bar. Il se tourna vers eux.
– Vos gueules les guimauves, rincez vos tronches au fond d’une bouteille et la ramenez pas.
Deux mouches éclatèrent de rire.
– Pareil pour vous deux, les chiottes c’est tout droit.
Exit les mouches. Attention, le chacal, faut pas le faire chier.
– On peut savoir ce que tu fous chez moi, la girafe à tout le monde ?
Mauvais donc, le chacal.
– Sois pas méchant Chacounet…
– M’appelle pas Chacounet.
– Excuse. J’ai besoin de ton aide, Chacal.
– Quoi ? T’as perdu un roulement dis, la grande ? J’te rafraîchis : tu t’es barrée, après deux ans de bonheur absolu avec ton serviteur, sans rien dire, comme ça, pouf ! Moi qui t’ai comblée, qui t’ai tout donné, qui t’enregistrais le patinage artistique quand tu dansais ici au bar et que tu pouvais pas voir la télé. Ce que j’ai fait pour toi, je l’avais fait pour personne. Mais tu t’es barrée. Avec les cassettes en plus. Tout ça pour l’autre baveux qui frime dans les cordes. Et tu t’amènes ici comme si…
– Écoute Chacal, j’ai des ennuis…
– Je veux pas savoir, dégage.
Ricanements au bar.
– Vos gueules j’ai dit !
Fin des ricanements.
– Chacal… s’il te plaît, insiste Gigi.
– M’en fous, j’te dis, dégage ! Rino, jette-moi ça dehors !
– Patron, vous êtes sûr, demande à tout hasard le rhinocéros ?
– Fous-moi ça dehors j’te dis !
Le rhinocéros poussa docilement Gigi vers la sortie associant la parole au geste :
– J’suis désolé Gigi, pourquoi t’es revenue ? Faut comprendre le patron, t’as vraiment déconné !
Puis plus bas :
– Tu sais, il peut plus regarder le patinage artistique sans chialer, lui Chacal la Charcute, tu te rends compte ? Quelle pitié. Allez casse-toi gentiment et ne remet plus les sabots ici. »
Dans la chambre de Benoît, la télévision fonctionnait encore. L’écran face au lit déroulait le générique de fin d’un film noir. Benoît, endormi, le visage encore baigné de la clarté syncopée du récepteur, rêvait à voix haute : « Quelle pitié, Gigi, quelle pitié ! Casse-toi… » A cet instant, la mère de Benoît entra dans la chambre de son fils. Sur le sol, une dizaine de cassettes vidéo, des films des années cinquante, principalement des films de gangs. » Ah, ce gosse, pensa la mère, à part les vieux films de son père et aller courir le zoo l’après-midi, il n’aura rien fait de ses vacances celui-là. »
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© JPT
Extrait de « Pluies de saisons » (nouvelles / 2012)

Bonjour Jean-Pierre j’ai ,comme de bien entendu, j’ai adoré ce texte, j’aime beaucoup faire parler les animaux, leur donner le rôle d’humain, puis-je savoir si Gigi a pu résoudre ses ennuis sans l’aide son « Chacounet » , faut bien dire qu’elle était vraiment « gonflée » de venir lui demander de l’aide. Je vais voir si je peux trouver le livre Pluies de saison. Bon après-midi toujour gris ici, mais plus doux et pour l’instant sans pluie Bien amicalement MTH
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Bonjour Marie. Pour Gigi, le mystère est entier…
Pour Pluies de saisons, il me reste quelques exemplaires, si cela vous tente… 😎
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merci Jean-Pierre je viens de le commander chez amazon, Bonne fin de journée Amicalement MTH
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Il est minuit et je pleure de rire. Tes dialogues façon Audiard sont savoureux. Ce registre te va bien! Je replonge dans avec vent et marée… Bonne nuit!
Cordialement, Laurence Dussart Auteure de “Le goût Glaçons” chez Librinova: https://www.librinova.com/librairie/laurence-dussart/le-gout-des-glacons
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Merci Laurence ! J’avoue m’être bien amusé à l’écrire. Bon dimanche !😎
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