Intelligence naturelle (1/2)

Le temps était passé. Après les crises monétaires, les pandémies, les guerres fratricides et les flux migratoires sans précédent, les inégalités sociales s’étaient creusées un tel abysse que l’humanité du vingt-deuxième siècle s’y noyait entraînant dans sa chute ses légions de femmes et d’hommes qu’elle avait eu la vanité de croître et de multiplier. La pauvreté avait atteint des records et elle n’avait pas épargné Hans Pullman. Sans ressources depuis des années, il usait de ses économies et des maigres aides sociales avec
prudence. Il possédait ce chalet de bois à l’écart d’un village vosgien ; il n’y avait, ni eau, ni électricité, pas de commodités, un mobilier rudimentaire, une cheminée. Un refuge construit par ses parents ; ils y passaient parfois des semaines, retirés du chaos, à vivre et marcher en forêt, dans cette expression simplifiée de l’existence. Hans avait décidé, à l’instar de ses géniteurs disparus, d’y vivre désormais, il avait trouvé un équilibre, une idée approximative de liberté.
C’était en septembre. Les plus favorisés rentraient de leur séjour dans les forêts de résineux. Le calme était revenu. Hans aimait se perdre seul, sac au dos, dans le vaste massif. Pour cette fois, il avait décidé de partir deux jours ; il dormirait en route. Avec l’accroissement des Sans-abris, la loi sur le campement sauvage n’était plus appliquée et il était fréquent de rencontrer des familles organisées en camps de toile. Après que la notion de tribu ait été perdue à travers les âges, puis celle de la famille au détriment de l’individu, le vingt-deuxième siècle retournait à la survivance communautaire. Lui, Hans se voyait comme privilégié dans ce chaos. L’itinéraire qu’il avait choisi traversait une vallée, à travers bois, vers une ancienne mine de fer. De là, il lui fallait rejoindre le faîte d’une colline, ancien lieu de culte celtique, où les druides vénéraient Vogésus, alors divinité locale. Le jour déclinait quand il atteignit la cime. Il se mit en quête d’un endroit abrité pour y passer la nuit. C’est là qu’il rencontra les chiens, au nombre de cinq.
Hans était peu instruit des canidés, le souvenir de la morsure d’un basset quand il était adolescent lui imposait la distance. Il était fréquent maintenant de croiser des chiens errants, tournés au sauvage et groupés en meutes souvent féroces. Les autorités déléguaient volontiers aux chasseurs le soin de les réduire. Étranger aux sensations de ce sport guerrier qu’il abandonnait aisément aux autres, Hans portait néanmoins une fronde dont il savait le maniement avec adresse. Sans bouger, il guettait le mouvement des chiens. L’un d’entre eux, un berger, au poil noir comme de la suie, s’avança avec prudence, les autres étaient à l’arrière. Plusieurs dizaines de mètres séparaient Hans de la bande. Le berger montrait ses dents, une attaque était imminente. Les autres rapidement l’imitèrent. A une centaine de mètres, un guet de chasse était construit sur un chêne. Providentiel. Hans le gagna en évitant de montrer des signes d’agressivité. Il atteint rapidement la hauteur de l’affût et quelques coups de talon eurent raison des deux clous qui fixaient l’échelle qu’il remonta alors que les chiens arrivaient au pied de l’arbre. Il nota que l’un des animaux restait à l’écart : un setter, il ne bougeait pas, il fixait l’homme. Le jour s’épuisait, la lumière déclinait rapidement. Les chiens rôdaient autour de la base de l’arbre sans signe de fatigue. Le setter, lui, avait rapidement quitté la ronde pour s’étaler sur un tapis de feuilles fraîchement tombées. Pour l’heure, Hans était en sécurité ; il avait de l’eau, un peu de nourriture et de quoi se réchauffer dans son couchage. Il fit un modeste feu à l’aide de petites branches mortes qu’il réussit à prélever sur le chêne. Les chiens finirent par s’allonger. Près d’une heure était passée. Vers vingt-trois heures, gagné par la fatigue et l’émotion, il s’endormit.

A suivre…

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© JPT

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