Paulo derrière la porte

Il y a quelque part dans mon adolescence, une rue au-dessus de chez moi, une mansarde habitée qui sent le tabac hollandais et l’odeur d’une famille qui n’est pas la mienne. Il y a là ce garçon d’une année mon cadet qui est mon ami et qui fait de mes journées une odyssée. Je murmure pour le revoir, pour le respirer, pour regarder ses yeux où reflètent les Dolomites, pour combler mes oreilles de son accent doré. Je demande qu’il me guide, qu’il m’aide à frémir moins, pour rester sur la route que nous avions tracée. Je crie sa perte à ce dieu qui n’entend rien. J’enrage que cette vie tue l’innocence et nous rapproche à chaque souffle de la douleur et des épreuves de l’âge et je pleure cette soustraction de moi alors que nos existences ne sont que virages serrés. Il sait peut-être combien il manque à nos rêves que je ne peux plus partager comme nous partagions ces filles qui à leur tour nous partageaient. Toujours il poussait les portes avant moi, pour se mettre face au vent, pour me taire le sable de la piste. Mais l’une de ces portes était de trop, trop capricieuse, trop malicieuse. Elle s’est fermée sur moi et je n’ai pas eu le temps de me glisser derrière lui pour cette aventure verticale quand nos yeux sont au bout de nos mains avant de sombrer dans l’inutilité des corps. Je me retrouvais sur le pas, stupéfait alors que l’entrée s’effaçait et, avec elle, les traces de lui. Comment le retrouver dans cette fosse profonde où se brassent les âmes ? Un rêve, le dernier, que je vis seul : qu’il soit là à mon arrivée alors que je nage pour l’autre rive du fleuve, pour me tendre sa main robuste et me sortir du flot car, si lui fait ce geste, ces brasses d’eau ne sont pas vaines. Et je suivrai à nouveau son pas.

*

A l’occasion de ce jour dédié à la mémoire de nos chers disparus je remonte ce texte.

Il n’y a pas plus présents que les absents.

© JPT

extrait du recueil « Dix heures dix »

https://jeanpierretondini.com/publications/

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