Il y a bien longtemps
tous les bateaux ne pouvaient sommeiller
ni s’attarder comme aujourd’hui
dans la quiétude des ports
Certains étaient choisis
pour leur robe bleue
afin qu’à l’éveil de la lumière
celle-ci glisse sur cet azur boisé
Alors que leurs rêves de nuit
circulaient encore sur leurs voiles affalées
ces bateaux bleus s’éveillaient
à la journée qui s’annonçait
Leurs sens se mêlaient
aux vols des goélands
aux chants des sirènes
aux parfums du large
Leur rôle, confié par les dieux de la mer
était de veiller sur elle, sur le précieux de son âge
et sur toute la vie qu’elle protégeait
dessous sa jupe d’écume
La besogne était si vaste
L’effort ne pouvant se compter
les bateaux bleus s’unirent aux hommes
pour les aider dans leur peine
Les hommes construisirent des ports de pierre
pour protéger les bateaux bleus
des vents en tempête
des pluies et du froid
Leurs femmes aux mains de fée
s’activèrent dès lors à soigner le blanc de leurs voiles
à restaurer le bleu de leurs bois
et le soir elles chantaient le retour au port
Pour remercier de ces bienveillances humaines
les bateaux bleus offrirent des filets de pêche
Afin que le peuple des terres
Par la chair des mers repoussent les famines
Ainsi les bateaux bleus et les hommes
qu’on finit par nommer marins-pêcheurs
à cause des poissons qu’ils ramenaient
partaient ensemble veiller sur la mer
Pendant des générations
le marin pâle et le bateau bleu
prenaient le large chaque matin
le bateau et le marin
Puis vint le temps de la déraison
car sur Terre point de raison sans déraison
ce qui est fait ce jour sera défait demain
c’est le propre de l’humain
Parmi ces humains
certains virent leur profit
au pillage et à la pollution
de la mer nourricière
La peste du pouvoir se répandit
les marins-pêcheurs luttèrent
puis de guerre lasse
les filets abandonnèrent
Les bateaux bleus disparurent
de la surface des flots
discrètement sans faire de vague
mais cette dernière à l’âme
On en retrouve parfois
endormis au creux d’un port oublié
serrés les uns aux autres
pour se rappeler qu’ils ont existé
Il rêvent à cet accord ancien avec le marin
ce gage de mesure et de partage
alors que dans le dos de leurs voiles
couvait déjà la folie d’un monde sans pitié
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© JPT

Photo © Sylvie Gaéta
