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Je me promenais sur l’air du temps quand je croisais l’ouragan. Dans le langage du vent – que je parle couramment – je la saluai. Sa courtoisie en retour m’adressa un parfum d’alizé, un peu suranné. Tant excitée et toute mouillée qu’elle était, je l’invitai à prendre la nage sur la mer que borde Calais. Poliment elle refusa, pressée qu’elle était par un voyage en pays antillais, prévu depuis juillet. J’imaginais et… ce que j’imaginais, était un trip des plus mauvais. Pour en hâte son élan freiner, pour de la retenir au nord tenter, je proposai gourmandises et légèretés, frites et glaces chocolatées, danseurs nus à la télé… Rien n’y faisait ; je voyais dans son regard le vent au-dedans s’agiter. Je tentai une question, avec prudence sur l’origine de sa violence… J’obtins un grondement pour réponse, puis ce discours en sentence : elle ne pouvait remettre à demain, demain, dit-elle, déjà est trop loin. J’essayais, fol que j’étais, de convaincre encore, pensant aux femmes, aux hommes là-bas, j’en perdais le nord. L’humanité, on a beau contre elle pester, on aime la sauver.
Pensez-vous, demandais-je, profil bas, à ces gens qui vivent là-bas ? Peut-être voudriez-vous réviser votre pas ? Vous, me dit l’ouragan, vous, les peuples d’humains, vous convoitez, envahissez, puis asservissez les terres, les mers, comme un droit, pas comme une nécessité. Ces terres dressées que certaines vous nommez saintes, la soie des plages, la douceur des flots, l’horizon que le soleil teinte, ne sont pas les vôtres alors que vous vous y répandez sans crainte. Locataires au mieux vous êtes.
Son discours faisant, j’observais son œil immense, j’argumentai en transe : le territoire des eaux est si dense, au large de nous, vous pourriez donner votre danse, sans dommages, sauf quelques marins dans leur innocence. Je le savais, j’étais hors sujet, mes mots s’envolaient au vent de Calais.
Je ferai ce que j’entends, dit-elle enfin, levant sa traîne enroulée sur son œil sans cristallin, il ne sera pas midi que demain, je me vautrerai en pays caraïbéen et, de maintes îles, je ferai ma faim. Mon temps ne compte pas, rien en moi jamais ne sera meurtri, je suis cet oiseau qui de ses cendres en son temps renaquit car vous me donnez chaque jour un peu plus du feu qui me grandit. Le réchauffement est un cadeau, je vous remercie, et sachez ceci : pour demain ou pour un autre temps, de ce monde je ferai par les vents et les mers agitées, un univers où seule je régnerai. Je suis le monstre à nourrir qu’il ne faut point aimer car je ne suis jamais rassasiée, de vous je me repaîtrai, jusqu’au dernier, soyez sûr de cela autant que m’appartiennent les terres, aussi vrai que j’appartiens à la Terre. Ce n’est qu’un commencement, mon œil, vous l’avez oublié, est celui qui, dans la tombe, Caïn déjà regardait.
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C’est absolument magistral tant dans le contenu que dans la forme.
Je suis également très touchée par la profondeur et la beauté, la bonté même ( celle de Moïse suppliant Dieu d’épargner Sodome et Gomorrhe) de ton récit.
Merci.
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N’était-ce pas Abraham, gente Hedwige ?
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En effet, Béatrice, tu as entièrement raison, merci de rafraîchir ma triste mémoire. Excuse-moi, Jean-Pierre de polluer ton blog avec mes erreurs
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Oh ! C’est moi qui n’ai pu m’empêcher de rectifier. Allez, gente Dame, je vous serre dans mes bras. J’en fais mille erreurs aussi !!!
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Merci beaucoup Hedwige pour ce commentaire élogieux. 🙂
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Bonjour Jean-Pierre, quel texte, quelle imagination, vous vous doutez bien que j’ai goûté avec gourmandise ce dialogue, vous avez fait ce qu vous pouviez , alors à Dieu va…ou plutôt où va l’ouragan où il veut , comme il veut quand il veut, et nous Humains qui avons abusé de la Terre,
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Merci Marie, heureux que mes textes comblent votre gourmandise. Mais attention aux crises de foie. Bonne fin de journée automnale. 🙂
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suite partie trop vite, n’aurons-nous que nos yeux pour pleurer? Amicales pensées MTH
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Partir trop vite, c’est toujours partir, c’est un mouvement et le mouvement c’est bien. 😉
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A reblogué ceci sur Marie des vigneset a ajouté:
Un texte superbe de Jean-Pierre, il a essayé en vain de convaincre l’Ouragan de laisser les Humains tranquilles rien a faire, l’Ouragan a ses propres lois, son propre projet, dévaster c’est pour lui « le Saint Graal », il déteste les Humains et veut notre perte. Je dois dire que malheureusement nous l’y aidons bon après-midi MTH
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Merci Marie pour ce partage et pour votre confiance. 🙂
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Pas mâle !
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Jamais trop mâle… 🙂
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Du très beau Jean-Pierre, plein d’amour pour ses sœurs et frères, plein d’amour pour la terre. Un jour on visera bien l’œil du cyclope, et on fera le deuil des cyclones. Car nous aimerons les femmes et la terre au lieu de les soumettre, et elles nous le rendront, elles reviendront.
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